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francoFranco n’était pas encore mort. On rencontrait dans les bars de vieux allemands nostalgiques. Mi-pitoyables, mi-concupiscents, ils offraient à boire aux jeunes gens qu’ils rencontraient au hasard de leurs nuits, avant que la Guardia Civil ne vienne faire respecter avec vigueur l’heure obligatoire de fermeture des bars.

Cette pratique rétrograde avait l’immense avantage de jeter les derniers clients ensemble dans les rues : on en trouvait toujours quelques-uns uns pour inviter les autres à boire encore quelques verres chez eux. Et les nuits se prolongeaient délicieusement, tantôt dans des gourbis, tantôt dans des palais.

Cz et moi devions passer l’été dans la maison d’un ami. Nous nous étions rapidement disputés et il était rentré sans moi.

Je m’étais pris d’affection pour un de ces vieux nazis exilés. Celui-là devait être homosexuel. Il ne parlait jamais aux filles, et quand il m’avait offert à boire, le barman, en posant le verre devant moi, avait fait une grimace comique en roulant des yeux vers l’Allemand. Le pauvre vieux ne payait pas de mine. Sa chemise sortait de son pantalon, il portait sa bedaine en ahanant, et il épongeait avec son mouchoir la sueur qui n’arrêtait pas de lui couler sur le front. Il s’occupait d’investissements immobiliers. Il se plaignait du climat et des Espagnols, et il ne parlait que millions.

Il habitait seul dans une grande villa au bord de la mer. Il craignait d’y emmener des bandes trop nombreuses et s’en tenait à cinq ou six invités par nuit. La première chose qu’il montrait était un système d’alarme sophistiqué qu’il prétendait directement relié à la caserne de la Guardia Civil. Ainsi avertis, ses invités disposaient de la liberté de boire, de danser, de nager dans la piscine, mais la plupart des pièces de la maison étaient fermées à clé.

Lui, il s’installait derrière son bar et il servait à boire. Il souriait en regardant s’ébattre les jeunes gens. On écoutait les Stones et Pink Floyd dans la nuit étoilée. Quand il était très saoul, parfois, il chantait en français : « Dans la nuit… tout comme autrefois… il traîne parfois… un peu de toi… et les mots, et le son de ta voix… maintenant je les retrouve en moi… c’est fini… c’est fini… Symphonie… » et tout le monde l’écoutait chanter…

Les corps nus se rencontraient et le vieil allemand souriait, satisfait, loin des désastres, dans son jardin peuplé d’ombres enlacées, avant que le soleil se lève sur la mer.

J’aurais aimé qu’il me raconte son histoire, pour mieux le connaître, pour lui trouver des excuses, mais l’Allemand s’en tenait à son scénario.

Alors j’avais décidé d’y jouer un rôle plus actif. Une nuit, j’avais approché un jeune homme blond qui se trouvait là pour la première fois. J’avais lu dans le regard du vieil allemand comme un encouragement. Le jeune homme était suisse. Il était en vacances avec son amie mais il l’avait perdue en cours de nuit. Il ne s’en faisait pas, elle retrouverait bien le chemin de leur hôtel. Il était ivre. L’Allemand lui servait cocktail sur cocktail. Il les fabriquait avec du champagne, du gin, du jus d’orange, d’autres alcools, et de la crème fouettée…

J’avais poussé le jeune homme dans la piscine et j’avais sauté à mon tour. L’autre avait ri. On s’était un peu battus dans l’eau, puis j’étais sorti et j’avait ôté mes vêtements mouillés. L’autre m’avait imité. On s’était assis au bar et l’Allemand nous avait servi deux autres cocktails. J’avais passé mon bras autour des épaules du jeune homme, en camarade, et j’avais regardé l’Allemand dans les yeux. On avait trinqué. Puis, nous tenant par la taille, on s’était dirigé en longeant la piscine vers la terrasse qui surplombait la plage. Là, j’avais du jurer au jeune homme de ne plus le pousser dans l’eau. On s’était donné l’accolade pour sceller ce serment d’ivrogne et quand le jeune homme avait voulu s’écarter, je l’avais retenu contre moi. On avait lutté en riant et je l’avais serré plus fort. Alors, vaincu, il s’était laissé aller. Je le tenais par les épaules et la taille. Bouche contre épaule, ventre contre ventre, on se frottait en titubant.

A trois mètres de nous, le vieil Allemand souriait, assis dans une chaise longue, un cocktail à la main. Je lui offrais ça.

Les nuits suivantes, je cherchai en vain l’Allemand . On ne l’avait pas vu. Pourtant sa villa était éclairée, la nuit. On entendait de la musique et des rires. Il devait écumer d’autres bars…

Je ne le revis qu’une seule fois. Il était lancé dans une conversation animée avec un couple de touristes. Nos regards se croisèrent longuement, comme on croise le fer, et ce regard-là valait toutes les histoires, toutes les confidences et tous les mots qu’on n’aurait jamais pu se dire.

Après quoi l’Allemand redevint un vieil homme suant et riant avec des compatriotes, et je repris la main de la jeune française qui me suivait cette nuit-là.

Markus Grockoco « Avant demain » Chroniques.1988. Extrait.

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Auteur croate et transgenre

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