MARC AURELE ET LES BIENFAITEURS


800px-Affresco_romano_-_Pompei_-_micon_e_peroUn jour, Marc Aurèle, empereur très romain, décide de faire le Bien.

Peu instruit du Bien, plus familier du Mal, mais sincèrement curieux de tout, l’Empereur s’adresse à une matrone connue pour sa pratique de la caritas romana auprès des misérables scrofuleux de Rome.

Dans les temps anciens, la caritas romana consistait à imiter Péro, jeune femme allaitant de son sein généreux son vieux père Cimon, emprisonné et condamné à mourir de faim. On voyait in illo tempore de riches matrones nourrir au sein des vieillards édentés et malades au fond de hideuses masures. Avec le temps, la pratique avait évolué. On ne nourrissait plus au sein et les riches Romains accompagnaient désormais leurs épouses dans leurs expéditions caritatives. Puis, le goût romain de l’organisation et de l’efficacité avait fini par rassembler tous les malades pauvres, et plus seulement les vieillards comme Cimon, dans de vastes castrums pour plus de commodités. Tout naturellement, pour diriger ces castrums on se tourna vers des militaires à la retraite et pour les assister vers des jeunes gens qui, n’ayant pour fortune que leur générosité, gagnaient ainsi de quoi subsister. On fit aussi appel à de nombreux bienfaiteurs bénévoles, bien formés et disciplinés. Il fallait en effet rassembler de grandes quantités de matériel et de nourriture, les transporter, les distribuer, entretenir les installations, discipliner les malheureux et les trier par catégories. Ce traitement rationnel de la misère avait fait de la Caritas Romana une institution reconnue bien au delà des frontières de l’Empire Romain.

Quelques matrones pourtant, gardiennes de la tradition, avaient conservé l’habitude d’aller donner leur sein à des affamés. C’est à l’une d’entre elles que l’Empereur, incognito de facto comme à son habitus, demande de le conduire auprès de ses malheureux afin de leur dispenser ses bienfaits. Chaque matrone, en effet, a ses malheureux attitrés et pas question pour l’une de donner le sein au malheureux d’une autre sous peine de féroces crêpages de krovilos.

L’empereur et la matrone descendent donc au plus profond des bas-fonds de Rome. Peu à peu, Marc Aurèle se trouve plongé dans la plus noire misère. Des mains décharnées lui tirent le manteau, des bouches édentées cherchent son sein, des yeux vitreux implorent son amour. La tête lui tourne, il résiste, il veut partir, des dizaines de mains le retiennent. Il cède enfin, donne son manteau, sa tunique, son sein même. L’empereur est nu. L’empereur se donne. La matrone aussi.

Sur le chemin du retour pas une parole n’est échangée. Dépouillé, souillé, griffé, mordu, l’empereur encore chancelant se dit que l’expérience vaut la peine et que le bien, finalement, n’est pas moins bon que le mal. Et il se promet in petto de devenir lui aussi un bienfaiteur.

Avant de le quitter, la matrone le met en garde; elle lui fait promettre de garder secrète son expérience de la caritas romana, d’autres bienfaiteurs pouvant s’en montrer jaloux. « Chacun ses pauvres et les vaches seront bien gardées » dit-elle en lui fermant la porte au nez.

Marc Aurèle rentre dans son palais et médite longuement cette phrase sibylline avant de sombrer dans le sommeil.

Bientôt, l’empereur rêve d’un vaste castrum rempli de malheureux  à qui chacun peut venir librement prodiguer ses bienfaits. Le lait et l’amour coulent à flots. On chante, on danse, on rit tous ensemble. On échange vêtements, nourriture et promesses. On distribue du bonheur à pleines mains. Et puis, chacun rentre chez soi. Les malheureux retrouvent leur lit de camp et les bienfaiteurs leur villa romaine, où paissent des troupeaux de vaches grasses, gardés par de vieux centurions bardés de médailles à son effigie.

Quel étrange songe, se dit Marc Aurèle à son réveil. Peut-être me commande-t-il d’aller au castrum dispenser mes bienfaits ? Aussitôt il se rend incognito de facto au castrum.

« Halte là citoyen, lui lance un légionnaire, quid quod quae, on n’entre pas ici comme dans un molinum ! »

« Légionnaire, je suis un citoyen romain désireux de dispenser ses bienfaits aux malheureux » répond l’Empereur.

« Soit, répond le légionnaire, alors prends connaissance du règlement et ensuite grave tes noms, adresse et qualités sur cette tablette pour poser ta candidature comme bienveilleur ou comme bienfaiteur de la Caritas Romana. On te fera savoir si ta candidature est acceptée dans les X jours calendrier romain. Le bienveilleur supporte. Le bienfaiteur agit. Des questions ? »

Souvent on n’est pas moins injuste en ne faisant rien qu’en faisant certaines choses, se dit Marc Aurèle (Pensées  IX, 5, XII), convaincu par sa récente expérience du don de soi qu’il est fait pour être bienfaiteur. Il pose donc sa candidature à la Caritas Romana sous le nom de Marcus Augustus.

Exactement VIII jours calendrier romain plus tard, il reçoit une invitation à participer à un stage de formation organisé par la Caritas Romana pour les candidats bienfaiteurs.

Un peu contrarié d’avoir à suivre une formation avant de pouvoir pratiquer à nouveau, MarcAurèle s’impose néanmoins par disciplina romana de respecter le règlement de la Caritas Romana.

Le stage a lieu dans une tente dressée à l’entrée du castrum. Un vieux grec maigre et barbu comme tous les grecs monte sur un tonneau et s’adresse en ces termes aux candidats bienfaiteurs :

« Avé Romains, je suis votre instructeur. Avec moi vous allez voir ce que vous allez voir. J’irai droit au but : faire de vous des auxiliaires utiles à la Caritas Romana. Pour y arriver il y a une chose essentielle que vous ne devez jamais oublier : nous ne sommes plus au Ier siècle mais au IIème ! Les temps ont changé. La caritas a évolué. Les vieilles matrones donnant leur sein flasque à quelques lépreux au hasard de leurs excursus dans les bas-fonds, c’est terminus. Aujourd’hui des jeunes filles saines portant gants et bonnet distribuent derrière des comptoirs longs de 10 perches des repas équilibrés à des files de malheureux bien rangés. Les mots d’ordre aujourd’hui sont : hygiène et discipline. Mettez vous bien ça dans le crâne, bande d’amateurs lubriques, ici à la Caritas Romana tout contact direct avec les malheureux est strictement interdit. Le Bureau et le Comptoir sont les symboles de la nouvelle caritas, comme Péro et Cimon étaient les symboles de l’ancienne. Aujourd’hui vous n’êtes que des gamins inconscients et irresponsables. Mais si vous faites ce que je vous dis de faire comme je vous dis de le faire et quand je vous dis de le faire, peut-être un jour serez-vous dignes de porter fièrement sur votre poitrine cette médaille de la Caritas Romana à l’effigie de l’Empereur Marcus Aurelius Antoninus Augustus (le vieux grec tapote furieusement son pectus excavatum). Grâce à elle vous pourrez entrer et circuler librement dans le castrum et en sortir sans plus devoir remplir de tablette. Vous serez officiellement reconnus bienfaiteurs de la Caritas Romana, vous recevrez un diplôme, et vous pourrez en faire état sur vos tablettes de visite. Des questions ? »

Impressionnés par ce discours viril, les candidats bienfaiteurs restent cois et fixent le bout de leurs sandales. Marc Aurèle Antonin Auguste aussi, par crainte d’être reconnu à cause de son effigie sur les médailles. Il se demande cependant si renoncer à la pratique féroce du don de soi en échange d’une médaille à sa propre effigie n’est pas un marché de dupe, entaché en plus d’un vice de l’orgueil comme le remarquera plus tard Donatien Alphonse François, Marquis de Sade. « La bienfaisance est bien plutôt un vice de l’orgueil qu’une véritable vertu de l’âme ». (La philosophie dans le boudoir).

Ainsi, lorsque se rencontrent à travers le temps et l’espace les grands esprits d’un Empereur stoïcien et d’un divin Marquis, un éclair de vérité peut surgir un bref instant de la nuée des faux-semblants.

Mais tous les éclairs de vérité ne valant pas une bonne torche pour éclairer ses pas dans les ténèbres, Marc Aurèle, Empereur très romain et très pragmatique, décide d’accepter stoïquement ce marché de dupe, inaugurant ainsi des siècles de bienfaisance orgueilleuse et encartée.
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