Aln


oh-danielaC’est en faisant la file dans une boulangerie, un samedi matin, que Aln avait rencontré son ancien professeur.

Il avait décidé d’aller passer le week-end à la mer pour éviter de rencontrer certaine personne qui, lui avait-on dit, le cherchait et ne lui voulait pas de bien.

Il avait quitté Bruxelles en fin de nuit et il était arrivé à la mer à l’heure où les boulangeries ouvrent.

Le professeur éprouvait une certaine affection pour Aln, pour sa curiosité, dont il n’était pas arrivé à savoir si elle était feinte ou non. A ses examens, c’était Aln qui finissait par lui poser des questions et avec lui, il se laissait prendre, il débordait son temps, c’était lui qui parlait et Aln écoutait, l’air sincèrement passionné par la question… Aln s’en allait en le remerciant pour ces précisions, et il obtenait une excellente note.

Il l’avait tout de suite reconnu quand Aln l’avait salué. Ils avaient échangé quelques mots en attendant d’être servis, ensuite ils s’étaient souhaité un bon week-end et le professeur était sorti.

Puis il s’était ravisé, il était rentré dans le magasin et avait demandé à Aln pourquoi il ne viendrait pas au thé dansant qu’il donnait à l’occasion de l’anniversaire de sa fille aînée. Aln, surpris, avait hésité un court instant. Le professeur lui avait demandé s’il avait d’autres projets pour la soirée. Aln l’avait entendu dire : « Alors c’est entendu, à ce soir ! »

Le professeur lui avait indiqué l’adresse et il était ressorti…

Aln était allé se coucher.

En fin d’après-midi, il avait acheté une chemise et un smoking. Le pantalon était trop long et la veste trop étroite mais il n’avait rien trouvé d’autre.

Ainsi accoutré, il s’était rendu à la villa Roodkapje.

L’avenue était encombrée de voitures. Dans la dune, derrière la maison, une tente était dressée et des serveurs en veste blanche passaient parmi les invités des plateaux chargés de verres et d’amuse-gueule.

Aln avait bien fait de s’habiller.

Il se sentait curieux de cette faune-là. Le professeur l’accueillit chaleureusement, il le présenta pour « l’un de ses anciens étudiants, un garçon brillant. »

Sa fille aînée avait dix-huit ans. Aln se dit que le professeur aurait pu être son grand-père… Il se souvenait d’avoir entendu dire que le professeur avait épousé une de ses étudiantes.

La mère ne semblait pas être là.

« Dix-huit ans, le bel âge » dit bêtement Aln. La jeune fille sourit en lui tendant la main. Elle tendait le bras très en avant, comme le font les jeunes files très bien élevées…

Aln se dirigea vers le buffet. Il n’avait mangé qu’un peu de pain en se réveillant.

Une petite voix murmura derrière lui : « Vous avez l’air d’un Charlot »

C’était la petite soeur, l’espiègle. A quinze ans on peut encore regarder le monde avec mépris, on n’y est encore pour rien, en somme. Avec mépris et avec envie. En général l’envie l’emporte. Sinon ça finit mal.

Aln se retourna et il la regarda. Elle dit qui elle était, mais Aln le savait déjà… .

« Comment le saviez-vous ? » Demanda-t-elle.

Il lui sourit et haussa les épaules : « Vous êtes dans mon film, dit-il, je connais mes personnages ! »

Elle avait remarqué ses bottes, sous le smoking.

« Je n’avais plus assez d’argent pour les chaussures » s’excusa-t-il.

Elle s’appelait Danielle mais on disait Dn.

« Et la vie n’est qu’un jeu pour vous ? » demanda Aln.

Elle le regarda, puis elle le prit par la main.

« Venez ».

Elle l’entraîna à l’intérieur de la maison, en disant à quelqu’un : « Je vais montrer à Monsieur où sont les toilettes »

Ils montèrent à l’étage et elle le fit entrer dans sa chambre. Chambre d’enfant.

Là, elle prit un très vieux 45 tours et le posa sur une platine.

« Oh Danie-e-la, la vie n’est qu’un jeu pour toi… »

« Alors ? » lui demanda-t-elle.

« Alors que dira votre père s’il nous trouve ici ? »

« Taisez-vous. Dansez » Et elle se tint contre lui. Elle était grande et maigre. Dure et tremblante.

« Eh bien dansez, Monsieur Charlot, dansez ! »

Qu’est-ce qui la tendait comme ça, prête à se rompre ?

Aln lui prit la tête entre ses deux mains et il l’embrassa sur la bouche. Elle se débattait mais il lui tenait la tête fermement. Un long baiser. Elle tenait les lèvres serrées, alors il la léchait, la bouche, les joues, les yeux.

Puis il la lâcha brusquement. En reculant, elle tomba assise sur le lit. Elle s’essuyait le visage avec sa manche.

« Salaud » siffla-t-elle.

Aln remettait le bras de la platine au début du disque. Il revenait vers elle :

« Voulez-vous danser Mademoiselle ? »

Il lui tendait la main en s’inclinant.

« Foutez le camp » dit-elle.

« S’il vous plaît, voulez-vous danser, Mademoiselle ? » répéta doucement Aln.

« On va se demander où nous sommes ! »

Et elle se levait et ils dansaient très tendrement. Il lui caressait les cheveux et elle nouait les bras autour de son cou.

« Embrassez-moi maintenant, disait-il, et elle l’embrassait. Elle gardait les yeux ouverts. Elle le regardait en l’embrassant.

La chanson finie, Aln partit en lui disant où il habitait et qu’elle pouvait venir n’importe quand, qu’il l’attendrait toute la nuit, qu’elle était belle, qu’il aimait ses yeux.

Il sortit sans saluer le professeur.

Je lui ai dit un jour : « Tu n’agis que par les femmes. »

C’est vrai. Aln ne peut imaginer un monde sans femmes. Un monde de casernes, de prisons, de vestiaires, dit-il. Un monde puant la sueur et la soupe.

« Et pourtant tu ne les aimes pas vraiment ! »

C’est vrai. Il n’aime pas vraiment. Il ne sait pas si c’est vraiment. Qui le sait ? Il n’aime pas telle ou telle, il aime leur secret à toutes. Leur regard qui s’ouvre, la volonté de ne plus être séparés et le désespoir dedans de l’être toujours. Il les aime si elles ont ça, si elles peuvent le lui montrer. Alors il les aime. Il aime leur volonté et leur désespoir. Il mourrait pour ça. Il en meurt…

Il aime qu’elles l’acceptent, cette tristesse après, qu’elles ne la chassent pas trop vite, qu’il leur reste au moins ça, comme un voile entre eux et le monde. Comme une indécision ? La tentation d’y rester. La tentation du tombeau.

Elles lui disent : « Tu ne m’aimes pas moi. » Et elles soulignent ce « moi », elles s’accrochent à ce frêle esquif, elles voudraient l’y cramponner aussi. Mais lui, ce qu’il aime c’est la mer, et les y noyer…

« Mais pourquoi moi, disent-elles pour lui faire dire quelque chose d’elles qui puisse les aider à consolider leur petit édifice, à y croire.

Et Aln les déçoit : il leur dit qu’il les aime, elles, parce qu’il sent qu’elles peuvent s’ouvrir, se perdre, s’oublier avec lui. Qu’il a vu ça dans un regard, dans un geste, ou dans leur voix. Qu’il ne sait pas pourquoi, mais que c’est à cause de ce regard-là qu’il peut lui aussi se perdre, au moins un peu, au moins un instant.

Il ment. Il ne peut que les voir s’ouvrir. Lui il reste prisonnier, entre férocité et indifférence. Prisonnier et voyeur.

Markus Grockoco « Avant demain ». Chroniques. 1988. Extrait.

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Auteur croate et transgenre

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