CHRSTN


café rue des chandeliersElle s’approche. Elle invite Aln à danser. Elle insiste, elle fait la moue. Elle a quarante ans ce soir. Elle doit être sourde. Elle crie. Elle prend Aln par la main, elle l’entraîne. Elle se colle contre lui. Elle lui crie qu’il est beau, elle rit en secouant la tête. On la regarde, on la connaît, on rit.

Aln se défend mollement. Ils tanguent sur le pavement sale. Elle s’appelle Chrstn. Elle a de petits yeux méchants et très bleus, le cheveu rare et frisé, les lèvres fines et très rouges.

Son sac à main balance à son coude. Elle ne le quitte jamais. Elle montre à Aln tout son contenu. C’est une marque de confiance, d’amour même. Le vernis de ses ongles courts s’écaille. Alain regarde ces mains. Je l’ai vu. Aln regarde le visage de Chrstn. Il est ému maintenant. Elle n’en revient pas. Elle voulait seulement rire et danser. Pourquoi la regarde-t-il comme ça ? Il a l’air triste. Il est si jeune et si beau. Ils s’embrassent ces deux-là. On rit, on lève son verre. Je trinque pendant qu’ils s’embrassent.

Une femme tire Chrstn par la manche. Elle l’insulte. « Sale putain, faire ça devant ton homme et ton fils de quinze ans ! ». « Je fais ce qui me plaît », elle répond. Elle est dangereuse, ses yeux brillent. Elle se lève, la femme recule. Un homme et un gamin sortent du café. Chrstn crie : « Qu’il s’en va, je n’ai plus rien à faire avec. Il a sa poule ! »

On approuve, on rit, elle est populaire.

Elle explique à Aln : « C’est mon mari, je suis plus avec. J’ai ma maison. Tu me payes un verre ? » Il paye des verres. Je les regarde s’embrasser. Je paye aussi des verres. Une vieille femme vient dire à Chrstn : « J’ai vu Frdd en face, il te cherche. »

« Je m’en fous, elle répond, garde-le celui-là ». Elle se tourne vers Aln : « C’est ma mère, elle veut que j’aille avec Frdd. Moi je veux pas. Il boit tout le temps « . Elle fait la grimace.  » Il passe toujours sa langue. Je l’aime pas. D’ailleurs il n’a plus d’argent « . Elle rit. « Quand il n’y a plus d’argent il n’y a plus d’amour, c’est vrai hein ? Il peut me conduire en voiture, c’est tout. »

Chrstn, c’est un numéro. Il est quatre heures.

Aln peut la reconduire. J’accompagne. Elle a de la bière chez elle. Ils boivent sur la table de la cuisine. Il ne faut pas faire attention au désordre. La vaisselle traîne. Il y a une grande bassine. On se lave là-dedans.

Le frigo est vide. Il n’y a que de la bière et un paquet de frites froides. Elle met la radio. Ils dansent dans la cuisine. Ils se cognent contre la table. Les verres tremblent. Je me couche sur un divan de skaï, dans le salon. Aln et Chrstn baisent dans la pièce à côté.

Le monde est un divan de skaï noir, et toute la rumeur du monde est un bruit de ressorts qui grincent. Je me sens bien là.

Le lendemain Chrstn est levée la première. On doit s’en aller parce que son fils va peut-être venir. « Et alors ? » , dit Aln. Alors il faut partir, c’est comme ça. Chrstn crie. De toute façon, il n’y a plus de bière. On peut aller en acheter, et à manger aussi. On serait bien. Chrstn réfléchit. Non, son fils va peut-être venir. Aln dit qu’il aimerait bien le connaître. Chrstn crie plus fort. Elle ne veut pas d’histoires. Elle connaît la musique. Allez dehors, tous les deux. J’entraîne Aln. Elle ne nous dit même pas au revoir. Chrstn n’est pas sentimentale.

Dans la voiture, je dis à Aln : c’est quelqu’un, non ? Aln dit qu’elle est géniale. « Elle sait ce qu’elle veut. Elle vit là depuis douze ans, tu te rends compte. Elle a quitté son mari et son fils pour suivre un routier français. Ca n’a duré que quelques semaines, alors elle est revenue chez elle. Mais la place était prise. Elle s’est installée dans le quartier et depuis douze ans elle nargue son mari. Elle n’a pas voulu divorcer, lui non plus. C’est la guerre froide. »

« Elle t’a raconté tout ça quand ? »

« Cette nuit, au pieu. On n’a pas beaucoup dormi. »

« Je parie qu’elle t’a refilé une chaude-pisse ! Elle doit se taper un mec tous les soirs ! »

« Elle m’a dit que non. Elle en ramène beaucoup mais elle ne couche pas. C’est pour faire enrager son homme. »

« Et tu la crois ? »

« Je ne sais pas. Peut-être. »

« Pauvre con ! » , dis-je. Mais je la crois aussi.

Markus Grockoco «Avant demain ». Chroniques. 1988. Extrait.

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Auteur croate et transgenre

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