RUE DES CHDLRS


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Le seul endroit où les taxis pouvaient refuser de charger. Tenue de ville de rigueur si on voulait éviter d’accompagner les autres dans la rafle du matin.

J’y avais échoué après une mortelle soirée. J’avais envie de respirer la bière renversée et le vomi après Boucheron et les Monte Cristo.

Dans ce quartier, je ne pouvais pas rater mon coup. J’avais choisi le bistrot le plus crade de la rue la plus sombre.

On m’avait entouré d’égards, me promettant que mon verre était bien lavé et que si je voulais payer une tournée…

Des femmes édentées avaient levé leur chope et deux hommes avaient commencé à se battre à coups de verres cassés.

J’avais compris plus tard qu’ils se battaient pour moi : pour être serviteur, garde du corps, lèche bottes rémunéré, maître de cérémonie. Pour me frayer un chemin parmi les tables, écarter les ronfleurs, éconduire les quémandeurs, répartir les aumônes.

Il suffisait de poser un soulier ciré dans cette cour des miracles pour voir surgir les petits kps.

Mon mjrdm était rentré fort défraîchi de la rue où le conflit de préséance avait été réglé. Il saignait de la lèvre supérieure et du nez, largement entaillés, mais il léchait et reniflait avec vaillance, et veillait à ne pas salir mon smoking avec ses mains poisseuses.

Une princesse russe tenait salon dans un coin de la salle. Son compagnon, un homme maigre et pâle, portait sur le visage les traces de l’affection un peu brusque de la princesse, qui devait faire deux fois et demi son poids.

De ses larges mains, elle ramenait auprès d’elle des amoureux tremblants pour les embrasser à pleine bouche, et de sa grosse langue leur chatouiller les amygdales. Elle éclatait d’un bon rire quand ils faisaient mine d’étouffer, et leur donnait de grandes tapes dans le dos pour les aider à reprendre leur souffle. Ils avaient l’air d’aimer ça.

On applaudissait et elle saluait. On l’appelait Kt. La grande Kt.

Je m’étais assis non loin d’elle. Mon mjrdm était allé commander au comptoir.

Les conversations et les engueulades avaient repris. Deux femmes se disputaient près d’un jk-bx qui semblait exclusivement voué à l’accordéon. La première reprochait à l’autre d’avoir abandonné ses enfants et l’autre l’accusait de ne pas donner à manger aux siens. Elles ne tenaient plus bien debout et le jk-bx hoquetait au rythme de leur bousculade.

Sur la banquette, à côté de moi, était assise une femme maigre qui dormait la bouche ouverte, la tête rejetée en arrière. Elle était sans âge. Peut-être avait-elle été belle ? Son profil n’était pas si mal.

J’offrais des verres et en recevais.

Mon mjrdm me faisait remarquer en riant que j’avais des remorques, et je m’efforçais de boire plus vite. J’en renversais sur mon pantalon.

Maintenant que plus personne ne faisait attention à moi, je commençais à me sentir bien. J’observais la salle. Je me disais voilà l’endroit idéal pour me saouler !

Si je m’endors personne ne viendra me secouer pour s’assurer que je ne suis pas mort. Si je tombe, on me relèvera simplement, on m’assoira sur cette banquette, on posera ma tête sur la table, et puis on me laissera en paix. Si je veux parler, personne ne m’écoutera mais personne ne me dira de me taire. Si je veux me taire, personne ne me demandera pourquoi je me tais. Et pourtant je ne serai pas seul. Je serai avec ces gens. Des gens comme moi. De pauvres êtres humains. Mes semblables, mes frères… Je sentais monter en moi un amour sincère, une tendresse profonde, une communion, l’oubli de soi.

Je les voyais se toucher, s’embrasser, se battre. Je prenais mon mjrdm par l’épaule et je trinquais avec lui. Tout le bistrot se trouvait pris dans une grande houle affectueuse.

Je me levais, je glissais dans la bière renversée, je manquais de tomber, mon mjrdm me retenait. Je riais. Je le remerciais en lui serrant longuement la main, comme à un sauveur, comme à un président. Je lui payais un autre verre.

Je marchais vers la grande Kt. J’avais envie de l’embrasser, moi aussi.

Je voulais le pardon des offenses.

Markus Grockoco « Avant demain ». Chroniques. 1988. Extrait.

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Auteur croate et transgenre

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